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Des faux rhums dans votre apéro

Méfiez-vous du Mojito, Hello Demain vous aide à y voir plus clair entre la naturel et le moins naturel.

Ecrit par Alexandre Broutart Publié le 6 oct. 2016

Alexandre Broutart

Des faux rhums dans votre apéro

Depuis quelques temps, la mode des rhums 2.0 semble avoir envahi les soirées étudiantes et les supermarchés, et peut-être vous êtes-vous d'ailleurs déjà laissé tenté par un "Diplomatico", un "Don Papa"... ou l'un de ces nouveaux produits venus d'Amérique du Sud. Mais sont-ils vraiment similaires aux rhums ancestraux de Martinique ? Sont-ils naturels ? Hello Demain se propose de rouvrir avec vous un pan non négligeable de l'histoire de la piraterie mondiale, et du "rhum z'habitant" créole.

Au début de cette histoire il y a un bar en pleine Bretagne, dans la ville fortifiée de St Malo, un soir de presque-tempête où il fait bon de se réfugier en taverne. A deux jours de la "route du Rhum", la maîtresse de maison tient à nous expliquer ce qu'est un vrai rhum et ce qui n'en est pas, quelques exemples gustatifs à portée de main. Deux ans plus tard, les échos de Virginie ne sont pas bien effacés encore...

Au fond, les mots sont souvent les vrais responsables des discordes du monde. Car au début de notre présente histoire, un problème linguistique sur lequel repose toute la méprise : contrairement à ce qu'en dit l'article Wikipedia, les mots Rhum, Ron, et Rum ne désignent pas la même boisson.

Et pour la première bonne raison que la version anglaise (rum)  et espagnole (ron), ne sont pas du tout conçues de la même façon que le rhum, célèbre chez les français de par les anciennes colonies antillaises.

Le Rhum tel que nous l'avons connu pendant longtemps en France, est en réalité un rhum d'exception, protégé par une AOC que les producteurs martiniquais ont mis près de trente ans à obtenir, pour faire valoir la grande différence qualitative entre leur produit et les nombreuses pales copies qui ont toujours existé. La toute première AOC d'outre-mer protège donc une procédure de fabrication très stricte, basée sur la fermentation puis la distillation du vesou, le jus de la canne à sucre. La seule façon de le reconnaître est de repérer la mention "agricole" sur l'étiquette.

Le Rum anglais et le Ron espagnol (celui à la mode) sont quant à eux issu d'un autre processus : celui de la fermentation de mélasse, cette mixture noire résultant du raffinage du sucre de canne, souvent utilisé comme édulcorant alimentaire. Le spiritueux résultant de cette technique a parfois pu être appelé "rhum industriel", par opposition au "rhum agricole", ce qui n' a pas aidé non plus à rendre plus clair l'amalgame originel.

Notons tout de même que le rum britannique, bien connu aussi de la navy, résultait aussi la plupart du temps d'un mélange de plusieurs rhums (comme les blend pour les whiskys).

La controverse

Diplomatico, Zacapa, Dictador, Don Papa... la concurrence est jugée déloyale par les anciens producteurs de rhum agricole, qui voient ces nouvelles marques à la mode inonder littéralement le marché, en proposant des produits jugés plus attrayants par les consommateurs, car plus parfumés, avec des notes plus vanillées, etc.

D'accord pour la concurrence. Mais pourquoi déloyale ?

Certaines voix parmi les connaisseurs dénoncent une volonté délibérée de mentir au consommateur, et faire passer des rhums bourrés de sucred'additifs de toutes sortes (glycérol, arôme artificiel de vanille, sirops de vieillissement...) pour d'authentiques rhums vieillis en fûts des années durant.

Rappelons, par exemple, que la fameuse impression de note vanillée qui est souvent présente dans les rhums d'exception, n'est pas censée être le résultat d'un ajout, mais bien du processus même de vieillissement...


Car aujourd'hui, c'est un peu la course au "Super Premium", au vraiment-super-méga-vieux-que-plus-vieux-que-ça-tu-meurs, bref au rhum vieilli, avec son prix de circonstance évidemment.

Assez remonté sur le sujet, le site DuRhum.com a voulu effectuer ses propres analyses labo, qui mettraient en évidence la présence d'arômes de vanille et de sucres ajoutés dans quelques marques du fameux "nouveau rhum". Le site précise aussi que l'analyse ne se focalise que sur ces deux éléments, "'étant donné le coût des tests", mais que bien d'autres substances pourraient être trouvées :

Le chef d'accusation est assez important, puisqu'il s'agirait d'une entorse évidente à la loi européenne en vigueur sur les spiritueux, qui stipule clairement que l'appellation "rhum" interdit des ajouts autres que du caramel (et en infime quantité), et ne "ne doit pas être aromatisé".

Autre problème : cette même loi rend tout aussi obligatoire qu'une "fiche technique" soit présente sur toutes les bouteilles de spiritueux, détaillant clairement les composantes, ainsi que le processus utilisé (mélasse plutôt que jus de canne à sucre).

Peut-être serez-vous donc sensiblement dérouté le jour où, scrutant les formes d'une bouteille de Diplomatico par exemple, vous observerez qu'aucun détail de la méthode ou des composants n'est présent nulle part. Car ces nouveaux Ron d'Amérique du Sud ne comportent jamais aucune fiche technique sur leurs bouteilles, et que rien, sinon une vague histoire de tradition de père en fils unique au monde, n'est jamais détaillé. Ah bon ? Mais, et la loi alors ?

C'est le secret de fabrication ! Ils ne veulent rien déclarer là-dessus !

...nous dira un caviste du 10ème arrondissement de Paris, pour qui l'ajout d'arômes ("et peut-être plein d'autres choses") dans ces spiritueux, "ne fait pas l'ombre d'un doute pour les connaisseurs". En pleine préparation d'une "journée spéciale rhum", il ajoute en désignant une bouteille : "Sa note de rose par exemple, ne peut pas être naturelle !"

A bon entendeur, il semble donc que les seuls mots de secret de fabrication fassent doucement fermer les yeux de la législation...

Si les diverses accusations étaient fondées, cela ne signifierait pas pour autant qu'un quelconque risque pour la santé soit aussi avéré, hormis peut-être les méfaits du sucre ajouté que l'on connait tous. Non, cela attesterait simplement d'un non respect du consommateur, tout autant que de la concurrence, et de la tradition. D'autant que les anciens producteurs de rhum agricole seraient poussés à se mettre au diapason des petits nouveaux, qui peuvent fournir beaucoup plus, beaucoup plus vite et surtout toute l'année (chose impossible avec les vieux rhums agricoles comme le rappelle DuRhum.com), sans parler de la menace de disparaître, forcément présente pour ceux qui refuseraient de se plier à la "mode". 

La problématique a de quoi nous rappeler celle des opposants au TTIP, le grand accord commercial transatlantique en préparation, qui prévoit d'alléger considérablement les contraintes de la législation européenne sur les produits alimentaire notamment, pour faciliter le commerce entre les deux continents (européen et américain).

En attendant que toute la lumière soit faite sur ces points, il ne vous reste plus que cette idée persistante ("Et yo-ho-ho ! Une bouteille de rhum (agricole) !"), car comme toujours en ces cas, c'est au capitaine Haddock que revient le dernier mot.

Source image : boozedancing photo de couverture ; Alexandre Broutart - Hello Demain

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